L’appropriation symbolique d’une œuvre, c’est quoi?

J’ai parlé récemment de l’industrie culturelle face à l’appropriation symbolique des œuvres culturelles. Pour le coup, je ne suis pas sûr que mes trois lecteurs aient compris ce que cela pouvait bien vouloir dire… faisons donc le point.

Comment un individu peut-il s’approprier une œuvre?
Réponse en deux étapes.

Points de vue économique et juridique

Prenons les choses comme cela: lorsque l’on parle du marché de la culture, largement dominé – y compris dans les médias – par le marché des produits culturels, on parle de produits physiques achetés, pour une bonne partie dans des supermarchés ou des grands magasins spécialisés en produits culturels. On parle d’un consommateur qui acquiert un produit. D’un point de vue économique, l’appropriation de l’œuvre par l’individu, c’est l’acquisition d’un produit ou d’un service culturel par le consommateur.

D’un point de vue juridique, aucune acquisition n’est possible. La propriété de l’œuvre appartient à l’auteur, et à personne d’autre. Dans le meilleur des cas, ce que l’individu qui n’est pas auteur de l’œuvre peut obtenir, c’est:

  • la possession d’un objet physique (galette de plastique, bloc de feuilles de papier, etc.);
  • la détention d’un droit d’usage conditionné de l’œuvre telle que fixée sur le support.

Mais tout ça, c’est la partie émergée de l’iceberg.

La partie immergée de l’iceberg

Au delà de l’acquisition d’un produit, il y a tout un processus psychologique et social, que j’ai appelé appropriation symbolique de l’œuvre. L’appropriation symbolique, c’est toute la partie non rationnelle et non quantifiable du processus. C’est le “sentiment” de possession de l’œuvre que ressent l’individu pour une œuvre donnée.

Cette possession peut avoir plusieurs sources, sans doute variables selon les individus… après tout, le rapport de chacun à l’art est très personnel, et on aurait tort de trop généraliser. Pour ma part, c’est à dire dans mon cas personnel, je vois deux facteurs:

  • le degré d’appartenance de telle œuvre (ou de tel aspect de cette œuvre) à mon univers personnel;
  • la capacité de l’œuvre à me “transformer”, à influer sur mon univers personnel (il semblerait qu’il s’agisse de la fonction dite spirituelle ou philosophique de la lecture d’une œuvre: on travaille à la formation de soi).

On pourra sans doute aussi parler de pression et de reconnaissance sociale, ce genre de choses. Je dois hélas avouer mes limites dans ce domaine.

Les signes de l’appropriation symbolique

On pourrait recenser quelques uns des signes du processus d’appropriation symbolique d’une œuvre. Par exemple, le sentiment d’agression que l’on ressent lorsqu’une œuvre que l’on s’est fortement appropriée est attaquée, dénigrée. Source d’interminables discussions en direct ou sur internet, où se libèrent une bien étrange animosité! Autre signe, très semblable: le désir de promouvoir les œuvres que l’on apprécie. Attention, pas toutes les œuvres que l’on apprécie, mais une partie d’entre elles: celles qui correspondront à l’image que nous voulons (plus ou moins consciemment) donner de nous même.

Autre signe, la tendance à collectionner, classer, inventorier, agencer. Il peut s’agir d’albums dans une cédéthèque personnelle, mais pas uniquement: si l’objet physique est un support puissant d’appropriation symbolique, celle-ci est possible également avec des fichiers sur un ordinateur. Après tout, la représentation visuelle ou même textuelle d’une liste de fichiers sur un disque dur d’ordinateur ne correspond absolument pas à la réalité physique: on est déjà dans le domaine de l’abstraction. Avoir le pouvoir, avec son clavier et sa souris, d’organiser et de réorganiser cette abstraction, c’est un vecteur possible pour l’appropriation symbolique. C’est à dire que c’est une activité qui nous permet, par exemple, de faire le tour d’une collection de musique, et d’en retirer le sentiment suivant: voilà, je possède tout ça!.

Cette tendance à collectionner et à classer, à laquelle les fabricants de meubles de salon et les concepteurs de logiciels multimédia s’efforcent de répondre, a deux rôles principaux:

  • un rôle de représentation sociale: regardez ma collection, grande ou réduite, très organisée ou pas… je vous transmet un message sur moi;
  • un rôle introspectif, de connaissance de soi: voilà une partie de moi, qui m’aide à me connaître moi-même.

On trouvera d’autres signes encore, au delà de cette tendance à collectionner qui tient du fétichisme (cf. commentaire de dana ci-dessous). Si vous pensez à quelque chose, n’hésitez pas à m’en faire part également.

Les supports de l’appropriation symbolique de l’œuvre

S’il s’agit d’une appropriation symbolique, c’est qu’elle nécessite pour s’exprimer des supports symboliques. Ceux-ci feront l’objet d’un prochain billet. C’est donc un à suivre

Vous voici à la fin de cet article. Ne manquez pas les prochains articles sur Covert Prestige, pensez à vous abonner!

Commentaires pour cet article

dana
Le 30 avril 2006 à 16h24

Je te remercie pour ces remarques sur les processus d’appropriation d’une œuvre: il y a là des pistes que la sociologie ne suffit pas à décrire – et de mon côté, j’ai essayé d’apporter des indices plutôt psychanalytiques (il y a quelques traces de ça dans mon journal 2005, mais en cherchant dans ce fatras je me dis que j’aurais vraiment du faire un index des matières). Tu évoques ici, fort bien, le mode d’appropriation propre au collectionneur, et je dirais de manière plus générale: au fétichiste (dans un sens tout à fait neutre: je ne parle pas de la perversion fétichiste). C’est-à-dire que la possession de quelque chose de tangible, vient accroître un sentiment d’être, une forme de jouissance (il y a évidemment une forme de duperie là dedans, dans le sens où je ne suis sûr que la jouissance d’un objet, d’une acquisition, conduise au bonheur.. mais c’est là un autre question, remarquablement traitée dans le dernier bouquin de Gilles Lipovetsky: Le bonheur paradoxal: Essai sur la société d’hyperconsommation). J’insiste habituellement sur une autre forme d’appropriation, celle que fait de manière générale la culture, et plus particulièrement, dans les sociétés occidentales où dominent des instances de légitimation de l’art (les experts, les universitaires, les journalistes plus ou, moins spécialisés, le ministère de la culture, le marché etc.. lire là dessus les remarquables étude de Nathalie Heinlich), une appropriation par le discours: l’esthétique par exemple, ce discours produit sur l’œuvre qui est une chose assez hybride, mélange de ressenti subjectif et de prétention à l’objectivité, à la compréhension, voire même à une certaine vérité de l’œuvre, hé bien ce discours est à mon avis le plus représentatif d’une appropriation de l’œuvre (et je suis hypercritique vis-à-vis de ces prétentions). L’esthétique vise au fond à réintégrer l’œuvre dans une sphère normative, communicationnelle, politique, culturelle, sociale etc.. Son effet est d’instituer des normes, en référence auxquelles le public (les non-experts) pourront se mouvoir d’une œuvre à l’autre, guidés en cela par les avis éclairés des experts. Bref.. j’ai développé cela ailleurs.. Et faudrait que je reprenne tout ça. Mais le discours sur l’art est déjà une forme d’appropriation des œuvres, qui, tout comme l’appropriation d’un objet (le disque par exemple), tend à faire de cet inquiétante étrangeté – le sentiment que suscite l’œuvre qui nous touche) – quelque chose de familier, de rassurant (au prix d’un désamorçage de sa potentialité subversive. On s’approprie pour jouir sans angoisse si j’ose dire, pour lever l’angoisse que suscite l’excitation provoquée par l’œuvre. – cela dit en termes freudiens). Là on est dans le symbolique pleinement.

Florent V.
Le 1 mai 2006 à 2h49

Merci dana pour cette intervention. J’avoue avoir centré mon approche sur la personne (appropriation personnelle) plus que sur les institutions et l’appropriation "sociale" de l’œuvre. Ça me semble être tout un autre sujet… ou bien justement ça n’est pas si différent?

En tout cas, je note pour plus tard les notions d’appropriation par le discours (peut-être à reprendre au niveau de la personne dans les supports de l’appropriation…) et d’apprivoisement/désamorçage.

dana
Le 3 mai 2006 à 14h58

C’est un vaste sujet, qui touche à la fois à la psychanalyse et à la critique du capitalisme.. Et au vaste problème de la manière dont le sujet résiste comme il le peut à la réduction à l’objet - et in fine à cet objet qu’est la marchandise. La focalisation des débats relatifs au droit des auteurs sur l’objet (c’est-à-dire le support enregistré ou la chose numérique) montre bien quel déplacement s’est opéré depuis deux siècles: ce qui importait aux inventeurs du droit d’auteur, c’était de fonder un sujet de droit: l’auteur. Avec l’expansion et les formes nouvelles du capitalimse, ce sujet est complètement annulé: restent des marchandises (dont l’artiste lui-même, considéré comme un petit entreprise) - le capitalisme d’aujourd’hui est incapable de voir au delà ou en-deça.

Écrire un commentaire