Manu Larcenet, auteur de bandes dessinées prolifique et talentueux, est connu sur la blogosphère pour prendre trop à cœur les critiques qui concernent ses livres. Dernièrement, il a publié sur son blog une série de dessins mettant en scène Critixman, sorte de condensé de haine hautaine et désinvolte.
Ce qui m’intéresse dans ces dessins, ce n’est pas tellement la critique de la critique, mais plutôt le thème qui revient sans cesse dans les critiques mises en scène.

Ça a déjà été fait vingt fois. Gus Boffa l’a déjà fait. Blutch l’a déjà fait… et mieux. De toute façon, tout ce que tu fais, tu l’as déjà pompé chez les autres. Rien de nouveau!
Voilà de quoi il s’agit: la dictature de l’originalité. L’originalité – que l’on se garde bien de définir clairement[1] – érigée en principe esthétique supérieur.
L’originalité à tout prix
Marquer les esprits par une rupture esthétique profonde et radicale, est-ce la seule chose qui ait de la valeur en art? Voilà une conception bien réductrice de la chose artistique.
Je ne sais pas si les précurseurs géniaux existent vraiment, ou bien s’il ne s’agit pas surtout d’images fascinantes, forgées à coup d’idéologie romantique – l’artiste inspiré, fondamentalement unique et original! On m’objectera sans doute De Vinci, Shakespeare, Rimbaud, Duchamp[2]… et franchement je ne sais pas ce que ça vaut. Mais soit, admettons – plus par incompétence que par conviction – qu’il y ait des innovateurs géniaux. Des originaux jusqu’à la mœlle.
Tout artiste doit-il donc tendre vers cet idéal
? Personnellement, cela m’ennuierait profondément. D’une, l’originalité en art n’est pas une chose qui se poursuit dans une course à l’innovation artistique, à la manière des courses à l’innovation technologique. De deux, il n’est pas nécessaire d’être fondamentalement original pour autre auteur, si l’on en croit le code de la propriété intellectuelle: en effet, les idées ne sont pas protégeables par le droit d’auteur[3]. De trois, l’art comme la réflexion se nourrissent des travaux du passé, et c’est d’ailleurs la raison de la non protection des idées par le droit d’auteur: il s’agit d’encourager les nouveaux auteurs à reprendre les idées de leurs aînés ou de leurs contemporains. Ça s’appelle le dynamisme culturel.
Maintenant, parlons de Manu Larcenet
J’ai dit que Larcenet est un auteur prolifique (ce qui est objectivement vérifiable) et talentueux (ce qui ne l’est pas). J’ajouterai aussi que l’originalité de son travail ne m’a jamais sauté au visage. Il y a des auteurs dont l’originalité me semble évidente, en partie à cause de leurs idées, et en partie à cause de celles qu’ils ont repris à d’autres auteurs que je ne connais pas. Dans le cas de Larcenent, c’est moins évident. Certes, le principe des Aventures Rocambolesque (mettre en scène des figures populaires – Freud, van Gogh, Attila – dans des situations incongrues) est intéressant, et donne lieu à des albums savoureux, mais c’est n’est pas radicalement nouveau[4]. De même pour Bill Baroud (un agent secret décalé baignant dans l’humour noir) ou Le combat ordinaire (une fiction autobiographique?). Et alors?
Manu Larcenet a des qualités indéniables – du moins à mes yeux. L’influence d’un certain nombre d’auteurs est évidente dans son travail. Pour ma part, j’y vois clairement celle de Blutch et celle de Trondheim. Et il y en a sans doute d’autres. Mais il m’a toujours semblé que Larcenet avait ce talent rare de l’artiste qui prend le meilleur des idées des autres, pour en faire quelque chose de personnel. Il m’est arrivé de lire un livre de Manu Larcenet et d’y voir – c’est bien entendu très simplificateur – du Trondheim mais en mieux
. Là où Trondheim semble buter sur ses propres limites, Larcenet s’inspire du travail de ce dernier pour le faire passer à la vitesse supérieure.
Ce travail d’appropriation qui est autant celui du lecteur «actif» que de l’artiste, faut-il en avoir honte? Certains diront que c’est la base du travail artistique, une sorte de travail d’apprentissage qu’il faut ensuite dépasser pour aller plus loin. Mais attention à la nuance: ce n’est pas le fait de s’inspirer des idées des autres qu’il faut dépasser, mais uniquement la simple copie. S’inspirer du travail des autres, c’est l’essentiel du travail artistique, et c’est déjà dépasser la simple copie.
J’ai trouvé chez Larcenet, dans la manière dont il agence et remodèle les différents éléments qu’il a sans doute collectés à droite et à gauche, une originalité certaine. La plupart des artistes – si ce n’est tous? – fonctionnent de la sorte. Larcenet se contente de le faire – à son esprit défendant, semble-t-il – d’une manière un peu plus transparente que d’autres, mais aussi avec plus d’ardeur et de réussite que pour beaucoup. En lisant Larcenent, j’ai toujours senti des influences franches, mais je n’ai jamais eu l’impression de lire un recueil de citations, loin de là. Opérer cette transformation, créer une œuvre nouvelle à partir d’éléments qui, fatalement, existent déjà… ça ne devrait pas être un motif de complexes pour un artiste, ou la motivations de critiques.
Renversons la dictature aveugle de l’originalité
, et longue œuvre à Manu Larcenet!
PS: Mes excuses à Manu pour la reproduction sans autorisation. Je peux supprimer l’image si nécessaire.
Notes
[1] Sans doute parce que, comme le «talent», il s’agit d’une notion clairement subjective et un peu vaine!
[2] Pour ne citer que ceux-ci…
[3] Encore heureux!
[4] Bien entendu, vous aurez compris en me lisant que je doute du concept même d’innovation radicale, au moins en matière d’art et de culture.




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