Chaque fois qu’un journaliste avoue une préférence politique, Dieu tue un chaton

Ceci est un billet totalement subjectif et probablement pas si intéressant que ça. On vous aura prévenu.

(Au passage, on y parle de l’éviction d’Alain Duhamel pour non tenage de langue, et le titre est inspiré d’un bout de culture numérique… ça sera d’ailleurs la seule référence à Internet dans ce billet.)

Il y a des trucs marrants qui se passent des fois. En aout 2006, Molly Hunter (c’est peut-être un pseudonyme) était persuadée qu’Alain Duhamel, journaliste politique, votait Sarkozy. C’était suite à cette chronique, et on peut lire cette affirmation dans les commentaires. Allez, je cite: Alain Duhamel a fait son choix. Son candidat s’appelle Nicolas Sarkozy.

Aussi est-ce avec surprise que Molly Hunter a probablement appris hier soir ou ce matin qu’Alain Duhamel ne votait pas Sarkozy, mais Bayrou. C’est vrai, il l’a dit en novembre 2006, dans un amphi de Sciences Po. En fait, nous dit aujourd’hui Alain, il voulait dire que sur le dossier européen Bayrou avait sa voix… pas forcément sur le reste[1]. Bon.

Quoi qu’il en soit, une vidéo de ce débat vieux de trois mois a circulé récemment sur Internet. Du coup, Duhamel s’est fait lourder de France Télévisions, et a décidé avec RTL de suspendre son activité éditoriale le temps de la campagne publicitaire présidentielle. Les journalistes n’ont pas d’opinion, c’est bien connu.

Principe déontologique

Hier soir, j’écoutais je sais plus qui de France Télévisions dans l’émission de Morandini, qui clamait que les journalistes ne devaient jamais se prononcer, de même pour les animateurs de téloche. La déontologie, voyez-vous. Certes, il suffit de lire ce qu’ils écrivent, de regarder où ils publient (l’Humanité ou le Figaro?), et on peut déjà se faire une idée, hein! On se plantera peut-être d’un candidat sur l’échelle haut-bas-gauche-droite[2], mais probablement pas de deux ou trois. Mais voilà, la neutralité des journalistes c’est un principe déontologique[3].

Pour ma part, je comprend cette position. Je comprends même qu’on en fasse un principe, une sorte de jolie abstraction («les journalistes sont neutres»). Mais le problème des abstractions, c’est qu’elles fuient[4]. On y oublie des paramètres, des cas-limite, plein de petits détails du réel qui gênent aux entournures. Manier les principes, c’est pas évident.

Idéologie et dissidence

Et pire encore: vous avez beau avoir un principe, d’autres peuvent très bien décider qu’ils n’ont pas le même. Genre moi: j’estime que toute cette histoire est un gigantesque foutage de gueule, et je trouve chiante comme la pluie l’idéologie qui consiste à affirmer que les journalistes ne doivent pas avoir d’opinions. Inciter à la réserve, je veux bien. Donner des coups de baton pour léger manquement au principe, là je trouve ça un peu excessif. Borné. Butté. Psycho-rigide.

D’ailleurs, je suis pas le seul. Florent Latrive a un avis similaire, il est journaliste, et il vote à gauche. Et son billet est très drôle (donc lisez-le, ça vous déridera, ou bien ça vous psycho-rigidifiera, au choix).

Je n’ai pas eu le temps d’explorer les blogs et/ou la presse pour trouver d’autres voix dissidentes[5], mais si vous avez un lien à proposer laissez-le dans les commentaires ci-dessous.

La société cloisonnée

Quelques explications pour faire bonne mesure. Pourquoi trouvè-je ce principe un peu con? Parce qu’il me semble qu’il participe à un grand mouvement de cloisonnement du débat politique. Aujourd’hui, chaque individu, selon sa fonction sociale, a droit à un type d’expression politique défini, et il est mal vu de sortir des clous. Petite liste:

  • Les hommes (et femmes) politiques sont les politiqueurs légitimes. Ils ont le droit d’exprimer leurs positions (si on veut bien les écouter), et de casser du sucre sur le dos des adversaires.
  • Les journalistes «standard» sont tenus à la neutralité parfaite. Seuls les chroniqueurs politiques peuvent critiquer la politique, mais il leur est demandé de critiquer les stratégies des hommes politiques, et de rester neutre ou mou vis-à-vis de leurs propositions. Ségolène Royal fait un pas de côté. François Bayrou joue la carte de la critique des médias. Nicolas Sarkozy… euh… quelles critiques déjà sur la stratégie de Nicolas Sarkozy?[6]
  • Les artistes peuvent dire pour qui ils votent: de toute façon, c’est du show business, on va pas leur reprocher de faire eux aussi des effets d’annonce! Par contre, on va peut-être pas les inviter pour discuter des programmes. Faut pas déconner, non plus.
  • Les «membres de la société civile» (associations, par exemple) font des communiqués de presse, que la presse rapporte de temps en temps.
  • Les simples citoyens répondent oui ou non aux questions des sondages.

Ok, ok, c’est un peu caricatural. Mais quand même.

Quoi qu’il en soit, l’affirmation d’un rôle clairement défini et séparé du reste de la société pour les journalistes est avéré. On nous affirme que les journalistes ne devraient pas prendre position, même à titre personnel, même en dehors de leur activité journalistique, et même s’ils se gardent bien d’encourager à voter untel ou untel.

Mais quel serait l’impact réel d’une plus grande implication politique de la part des journalistes? Quelle influence sur les électeurs? J’ai vu beaucoup de déclamations de principes, mais peu d’argumentations minutieuses. Que disent la sociologie et les sciences de la communication? Est-ce que cela change quelque chose si un journaliste avoue une préférence?

Je ne dis pas que tous les journalistes devraient afficher une couleur politique (loin de là!). Mais la position de principe qui décide que tous les journalistes devraient faire ainsi me gêne profondément. De même que l’idée très répandue selon laquelle les artistes ne devraient pas se mêler de politique (ils n’ont pas la légitimité, voyez-vous… pire, ils manquent de respect au public, bla bla). Ha! Au diable les grands principes idéologiques! Je préfère mille fois laisser les journalistes décider seul de la meilleure manière de marcher sur la corde raide de leur éthique personnelle et professionnelle.

De quel droit, au nom de quelles conséquences prévisibles et désastreuses – prière de les énumérer et de les argumenter – édicte-t-on de telles règles de conduites?

Notes

[1] On peut rajouter pour être exhaustif qu’il s’agissait d’une remarque en passant lors d’un débat où Duhamel critiquait sans complaisance la campagne de Bayrou, et que ce débat n’était pas destiné à être diffusé.

[2] Ou juste babord-tribord? Je sais plus trop comment s’organise la vie politique française, des fois.

[3] Note en passant: la déontologie, c’est la morale appliquée à une profession. Parfois, quand on est capable d’expliquer le pourquoi du comment, et sur quelles bases on se place pour édicter telle ou telle règle, ça devient de l’éthique professionnelle.

[4] Si besoin, courez lire l’article La loi des abstractions qui fuient de Jœl Spolsky! On y parle de logiciel (en termes non techniques, je vous rassure), mais ça s’applique très bien aux principes déontologiques, je trouve.

[5] Je précise au passage que dissidence n’est pas raison, hein!

[6] Je dis pas qu’il n’y en a pas, hein!, mais là tout de suite les exemples ne me viennent pas.

Vous voici à la fin de cet article. Ne manquez pas les prochains articles sur Covert Prestige, pensez à vous abonner!

Commentaires pour cet article

JAMES CARREYRE
Le 17 février 2007 à 13h47

nous entrons dans une période de turbulences … où les professionels de la plume et de la parole peuvent se voir interdits.

Aisyk
Le 18 février 2007 à 23h46

En même temps l’intéressé ne semble pas être prêt pour être un "martyr de la liberté d’expression"…

www.bigbangblog.net/artic…

Florent V.
Le 19 février 2007 à 1h29

Il ne s’agit pas de hurler pour la défense de la liberté d’expression. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la place que l’on donne à la politique dans la société et dans les représentations symboliques. Et, à vrai dire, je préfèrerai que l’on n’assigne pas de place trop précise, et que l’on laisse quelque latitude aux individus. C’est mon petit côté philosophie libérale.;)

Florent V.
Le 19 février 2007 à 1h48

Par ailleurs, j’aime bien l’avis de Daniel Schneidermann, que tu pointes. Même si, en même temps, je comprends le raisonnement de Jean-Michel Aphatie (blog.rtl.fr/rtl-aphatie?a… comme quoi la crédibilité de Duhamel pour analyser la campagne de Bayrou pouvait être mise en cause. Je n’ai pas d’avis tranché sur la question.

Ce qui m’énerve, c’est quand on prend une question complexe de ce type et que l’on tranche à coup de principe «déontologique» qui n’admet pas la contestation. Je parle pour Arlette Chabot, la rédaction de France Télévisions, etc.

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