L’endormissement sur les libertés

Je lis à l’instant cette interview d’Alex Türk pour Le Monde. Le sénateur Alex Türk est président de la Commission nationale informatique et libertés (CNIL), dont on a déjà dit ici à quel point elle était importante (c’est un des remparts démocratiques de notre société de l’information), et à quel point son pouvoir était hélas trop limité (pouvoir souvent consultatif, manque de moyens, etc.).

Morceaux choisis.

Il y a vingt ans, quand on ne savait pas régler un problème, on créait une commission; aujourd’hui on crée un fichier. Ce n’est pas forcément une réponse. Et cela devient gênant car la population s’y habitue. Il y a une sorte d’endormissement. Un jour, certains fichiers vont réellement poser des problèmes de liberté et nos concitoyens ne s’en émouvront pas.

Le problème des «fichiers», c’est que cela semble bien anodin, dit comme cela. Et souvent, ça l’est. Le fichier de la société X où vous apparaissez avec votre nom, prénom, civilité, adresse postale, adresse de courriel, date de naissance, préférences commerciales diverses… il est très probable que ce fichier ne serve qu’à vous solliciter pour tel ou tel produit ou service marchand. Au pire, c’est emmerdant. Mais les fichiers de police, au spectre toujours plus large? Le Dossier Médical Personnel, mal protégé (contre votre assureur, par exemple)? Voilà qui est plus préoccupant.

la gauche comme la droite ont choisi de mettre davantage de personnes dans des fichiers de sécurité. Le législateur ne vise plus seulement les individus condamnés pour tel ou tel crime, mais aussi ceux qui sont mis en cause dans une procédure et les suspects.

Et le fichage au berceau, on y pense? Certains, oui. Comme par exemple Christian Estrosi, ministre sarkozyste, qui annonce que les citoyens seraient mieux protégés si leurs données ADN étaient recueillies dès leur naissance (Le Monde du 16 janvier 2007, si j’en crois cet article). Il faut dire que ça serait beaucoup plus pratique. Bienvenue à Gattaca.

Dans quinze ans, nous risquons de nous réveiller dans une société où nous aurons consenti des abandons importants de notre sphère privée et de nos droits fondamentaux.

Dans quinze ans? Déjà aujourd’hui, des problèmes surgissent:

Des demandeurs d’emploi se voient refuser une embauche parce qu’ils figurent au STIC [Système de traitement des infractions constatées, un fichier de police] mais ils peuvent y être inscrits de manière injustifiée.

Et Alex Türk de conclure sur le flagrant manque de moyen de la CNIL pour traiter les dossiers qui lui sont adressés. Pour faire simple: la CNIL a des moyens plusieurs fois inférieurs à ceux de ses homologues européens.

Il faut croire qu’en France la protection de la vie privée et des libertés individuelles ne compte pas tant que ça…

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