Combien d’alphabets pour lire et écrire le français? Réponse: quatre.

Les écoliers français apprennent quatre alphabets différents pour lire et écrire le français. Oui: très exactement quatre jeux de 26 caractères, soit 104 signes à apprendre en tout.

Dans cet article, on parle d’alphabet, de systèmes d’écriture, d’héritage du passé et de simplification possible.

L’écriture n’est pas rationnelle

Connaissez-vous les caractères chinois? Même si vous ne connaissez rien à la langue, vous avez sans doute déjà croisé ces caractères que l’on nomme sinogrammes (et non pas «idéogrammes»), dont le fonctionnement nous semble si étrange. Au delà de leur fonctionnement, c’est leur nombre qui impressionne: il y en aurait plusieurs dizaines de milliers, dont entre 2000 et 3000 à connaitre pour pouvoir lire la presse ou la littérature courante. Comment les jeunes chinois font-ils pour apprendre tout cela? Réponse: avec des efforts continus pendant des années de scolarité.

J’ai commencé il y a quelques mois l’apprentissage du Japonais. Là aussi, la difficulté du système d’écriture peut sembler angoissante. Les japonais n’ont pas d’alphabet (où chaque lettre représente un son, consomme ou voyelle), mais deux syllabaires: Hiragana et Katakana. Comme le nombre de sons utilisés par les japonais est plutôt réduit, cela fait une cinquantaine de syllabes «de base», fois deux vu qu’il y a deux syllabaires équivalents (on utilise les Hiragana en temps normal, et les Katakana pour des usages précis: noms d’origine étrangère, notamment). Une centaine de signes à apprendre, ça fait déjà beaucoup. À cela se rajoutent les Kanji, caractères hérités du chinois, et largement utilisés dans les textes japonais. Il existe une liste officielle d’un peu moins de 2000 kanji d’usage courant. Comment les jeunes japonais apprennent-ils tout cela? Réponse: avec des efforts continus, pendant des années de scolarité.

Sont-ils fous ces chinois et japonais, pour s’encombrer de systèmes aussi peu commodes? Fous, sans doute pas. Attachés à l’héritage du passé, par contre, c’est certain! Et encore, le dernier siècle a vu pas mal de simplifications et de réformes.

La situation n’est pas si différente en français. Notre écriture n’est pas totalement phonétique: on précise bien que certains mots s’écrivent «comme ça se prononce», ce qui signifie que d’autres… non. Nous avons nos propres héritages du passé, héritages pas toujours faciles à assimiler pour les écoliers (et ceux qui ne le sont plus). Je pense que dans aucune langue l’écriture n’est «optimale», c’est-à-dire pas plus complexe que nécessaire. Cela tient à la manière dont ces écritures apparaissent et évoluent: lentement, de manière pas totalement ou pas du tout planifiée.

104 caractères pour écrire le français

Faisons un peu les comptes. Combien y a-t-il de lettres dans l’alphabet français? Vingt-six. À cela s’ajoutent les signes que l’on appelle des «diacritiques»: les trois accents, la cédille, et le tréma. Et aussi les ligatures telles que le «œ» et le «æ» (ce dernier est plus rare). Bon, mettons que l’on ne compte pas les variantes possibles dues aux accents et autres diacritiques, et qu’on estime que le «œ» et le «æ» sont juste une petit subtilité d’écriture.

Comment passe-t-on de 26 à 104 caractères? Tout simplement, en multipliant par quatre. Car nous avons 26 lettres, mais chaque lettre peut s’écrire de quatre manières différentes:

  1. minuscule scripte;
  2. majuscule scripte;
  3. minuscule d’imprimerie;
  4. majuscule d’imprimerie.

Rappelez-vous: à l’école, on apprend avant tout l’écriture scripte (les lettres attachées), et on apprend à écrire ainsi. Mais on doit aussi apprendre l’écriture de l’imprimé (et de l’informatique…) pour pouvoir lire les livres de classe. Bienvenue dans le monde des efforts gaspillés: on apprend en double, voire en quadruple.

Oui mais, on peut facilement reconnaitre les différentes versions d’une même lettre.

Faux. Certaines lettres ont des versions proches, mais les risques de confusion sont importants. La lettre «a» en minuscule scripte ressemble plus à la lettre «o» en minuscule d’imprimerie qu’à la lettre «a»! Les majuscules scriptes comportent des fioritures (boucles, queues, etc.) à but uniquement décoratif, et reconnaitre un «F» ou un «T» majuscules en caractères scriptes en prenant comme référence les majuscules d’imprimerie n’est pas évident. Il n’y a pas de passerelles et donc pas de secret: il faut tout apprendre par cœur.

Maintenant, un petit sondage: parmi les lecteurs adultes de ce blog, qui utilise encore l’écriture scripte que l’on apprend à l’école? Certains l’utilisent peut-être encore, mais dans une version modifiée, souvent hybride entre écriture scripte et écriture d’imprimerie. Quant aux majuscules, je doute que quiconque utilise, à l’âge adulte, les versions tarabiscotées apprises en grande section de maternelle et au cours préparatoire!

Les caractères d’imprimerie ultra-majoritaires

Regardez autour de vous: voyez-vous des caractères scriptes? Sauf si vous êtes instituteur, j’en doute fortement. La plupart des textes que nous lisons quotidiennement (livres, journaux, textes en ligne, prospectus, courriers) sont en caractères d’imprimerie. Ceux que nous écrivons aussi, ou bien ils sont dans une écriture «personnalisée», qui mélange allègrement les deux systèmes, voire invente ses propres caractères.

L’écriture scripte est un héritage du passé (d’avant le triomphe de l’imprimé de masse au XVIIIe siècle, de la machine à écrire puis de l’informatique), qui n’a même pas l’excuse d’une quelconque utilité. C’est une graphie alternative, qui ne peut pas être combinée à la graphie «standard» (caractères d’imprimerie) pour transmettre une information supplémentaire. Cette graphie alternative, que l’on apprend en priorité aux enfants, a peut-être quelques qualités accessoires (par exemple: les mots sont plus facilement identifiables car les lettres sont attachées et pas juste séparées par une espace), mais cela ne justifie pas l’utilisation de deux systèmes équivalents en parallèle.

Il serait tout à fait possible de supprimer purement et simplement l’écriture scripte des apprentissages. Elle serait alors reléguée au rang d’héritage du passé, et lorsque les enfants auraient huit ou neuf ans on leur présenterait ces caractères historiques pour qu’ils sachent qu’ils existent. On ferait cette présentation quelque part entre une leçon de découverte du monde et une leçon d’Histoire. :)

Je me demande d’ailleurs ce que font nos voisins: enseigne-t-on l’écriture scripte aux enfants suisses, belges ou québécois?

De 52 à 26

Mettons que l’on supprime les caractères scriptes. C’est de toute façon ce qui se passe pour beaucoup d’adultes français, qui n’écrivent plus avec cette graphie et ne la rencontrent que très rarement. Il nous reste cinquante-deux caractères, majuscules et minuscules. Comment peut-on simplifier? Réponse: en unifiant le dessin des majuscules et minuscules.

En 1950, le typographe Bradbury Thompson propose un alphabet unifié de 26 caractères, sans distinction dans le dessin entre capitales et bas de casse. Il ne nomme Alphabet 26. Chaque lettre ne correspond qu’à un seul symbole. En voici un aperçu:

Les 26 lettres de l'Alphabet 26

On remarquera que toutes les lettres ont la même hauteur. La moitié des lettres reprennent le dessin des capitales (majuscules), d’autres reprennent le dessin des bas-de-casse (minuscules). Enfin, certaines lettres ont un dessin très proche dans les deux cas.

Pour la petite histoire, Bradbury Thompson a entamé la création de l’alphabet 26 après avoir observé les difficultés de son jeune fils à apprendre la signification des différents signes.

Mais comment fait-on pour marquer les majuscules: début de phrase, noms propres, sigles, etc.?

Je ne reviens pas sur le vieux débat de l’utilité ou non de ces indications. La réponse de Thompson est de faire varier la taille des caractères. En voici un exemple:

Exemple de phrase rédigée avec l'Alphabet 26

Pour ma part, je trouve la démonstration plutôt convaincante.

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Commentaires pour cet article

Abdoulkher Hissein Mahamat
Le 9 janvier 2008 à 12h57

comment apprendre les syllabes a un apprenant?

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